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De l’Université d’Alep aux rangs de daech, le parcours d’un déserteur syrien

La Coalition mondiale a obtenu un enregistrement audio présentant le témoignage de « MD », un jeune homme ayant récemment déserté les rangs de daech et qui a souhaité raconter comment il...

La Coalition mondiale a obtenu un enregistrement audio présentant le témoignage de « MD », un jeune homme ayant récemment déserté les rangs de daech et qui a souhaité raconter comment il a rejoint l’organisation, ce qui s’est passé pendant qu’il en a été membre, ainsi que les raisons de sa défection. Après une évaluation minutieuse, les analystes de la Coalition mondiale ont conclu que ce témoignage était authentique et la décision de le rendre public a été prise. Ce témoignage offre un récit instructif et de première main sur la brutalité de daech et l’implosion progressive de sa structure. Vous pouvez lire la deuxième partie de cet article ici et la troisième partie ici. Accédez à la retranscription intégrale de l’interview (pdf en français, traduit de l’Arabe).

« Nous avions besoin du « califat », d’une entité forte. »

Comme n’importe quel jeune homme étudiant à l’université et passant son temps avec des gens du même âge, l’histoire de MD semble commencer comme celle d’un jeune homme ordinaire. Les premières étapes de son adhésion à daech relèvent d’ailleurs moins de religion que d’une succession rapide d’événements. MD se voit comme un jeune homme « religieux mais pas religieux à l’excès et encore moins extrémiste. » Alors qu’il tente de trouver un sens à son passé, il est conscient du tournant critique qui l’a amené à daech : le sentiment qu’il n’existait pas d’alternative à la lutte armée dans le contexte de la guerre civile syrienne.

« Le régime n’a laissé d’espace à personne. Il n’y avait pas d’autre choix que de prendre les armes. »

Syrian demonstrations

MD étudiait à l’Université d’Alep, où il a noué des relations et sympathisé avec diverses causes politiques et religieuses. En rencontrant des étudiants qui adhéraient à l’idéologie salafiste, il a été « convaincu » du bien-fondé de cette vision de l’Islam et il a développé des liens solides avec les membres de la communauté salafiste locale. Pendant cette période, il a rencontré Abu al-Abbas, un jeune homme qui deviendrait par la suite un personnage déterminant dans sa vie de djihadiste.

Quand la révolution a éclaté en Syrie, MD n’a pas hésité à soutenir directement le mouvement. Dans les premières phases du soulèvement, la résistance a refusé de prendre les armes. Les gens se sont réunis, ont discuté ensemble, ont écrit sur les murs et ont participé à des manifestations, mais ils n’ont pas cherché à opposer une lutte violente aux forces de sécurité du régime syrien. Cependant, MD ne croyait pas à la possibilité d’une résolution pacifique de la crise et il estimait qu’il n’y avait pas d’autre choix que de prendre les armes pour s’opposer à l’état. Cette conviction l’a conduit à rejoindre un groupe rebel armé par les salafistes dans lequel il a tissé de solides relations avec les autres combattants. MD a ainsi trouvé un groupe de personnes qui partageaient ses idées et avec qui il pouvait partager son expérience d’avoir été isolé et menacé par le régime.

« De nombreuses brigades ne croyaient pas en leur travail. Il n’y avait pas de progrès réels et nous voulions une solution. »

Lorsque la révolution a dégénéré, MD a su qu’il devait faire un choix. Il a dû cerner et déterminer l’objectif qu’il voulait soutenir et choisir le « bon côté de la révolution ». Il existait désormais en Syrie des centaines de brigades différentes et la situation apparaissait incroyablement fragmentée. Selon lui, « il n’y avait pas de progrès réels et les gens voulaient désespérément une solution”. La situation était extrêmement déroutante et les performances au combat de nombreux groupes modérés étaient médiocres. C’était dans ce contexte que MD a décidé de se battre au nom d’un groupe salafiste extrémiste qui opérait dans les zones rurales au nord d’Alep. L’exposition permanente au danger combinée au désir d’œuvrer à la réalisation d’un objectif noble eut pour effet d’augmenter le respect des djihadistes pour leurs chefs ainsi mais aussi pour leurs valeurs et leurs règles, même si celles-ci tendaient vers l’extrémisme. Comme MD le reconnaît, “[lorsque vous] êtes au contact d’hommes qui ont l’expérience du combat, vous en venez à accepter leurs idées.”

« Ils interprètent le Coran comme ils veulent et nous nous sommes laissés emporter. »

 

 

Combattants de l'Armée Syrienne libre, credits: Freedom House

En raison du contexte de guerre et de la formation religieuse constante qu’il recevait, il était difficile pour MD de lutter contre l’endoctrinement exercé par le groupe auquel il appartenait. Mais lorsque son groupe a reçu l’instruction d’attaquer l’Armée syrienne libre (ASL), MD a été surpris : « les membres de l’ASL sont des musulmans, des Syriens. Ils ont choisi de se battre avec un groupe donné et moi je suis avec un autre [groupe]. Nous ne sommes pas ennemis. Nous avons travaillé ensemble. Nous faisons face à la même adversité. » Pourtant, MD admet que, à ce stade de son engagement, « il n’a pas été difficile de nous pousser à agir dans cette direction. » Il se souvient : « nous nous focalisions principalement sur l’éducation religieuse dans le but de rapprocher la pensée des combattants syriens et celle des combattants étrangers.” Mais MD considérait que c’était une erreur : « [cela] a amené les Syriens à l’extrémisme. »

« Nous avions tous la même idéologie ; ce qui est arrivé, est arrivé et daech a été proclamé. »

Dès que daech a annoncé la création de son soi-disant « califat » en Syrie et en Irak, de nombreux combattants ont commencé à rejoindre l’organisation. Selon MD, ce n’était pas une décision difficile : « nous avions besoin du « califat », d’une entité forte. La proclamation de [la création de daech] a fait que les gens ont réellement cru en daech. » Depuis l’Université d’Alep jusqu’à daech, le parcours de MD a été un processus de radicalisation graduel, dans lequel l’exposition prolongée à la violence a conduit des individus à rechercher des méthodes de plus en plus extrêmes pour atteindre leurs objectifs. Mais comme le reste de l’histoire de MD le montre, plus l’on s’enfonce dans cette voie, plus il est difficile de trouver le chemin du retour.

Accédez à la retranscription intégrale de l’interview (pdf en français, traduit de l’Arabe).

À suivre : deuxième partie : « La façon dont nous traitions les gens n’était pas juste, mais nous fermions les yeux. »